Ce blog parle de notre voyage autour du monde austral du 7 janvier au 30 avril 2015.
Nous sommes heureux de vous y faire partager nos préparatifs, nos récits et nos photos.
A lire de préférence en partant de la date la plus ancienne, pour garder le fil.
NOUVEAU : Plein de photos et des cartes ajoutées progressivement aux pages d'origine.
(16/10/2018 : jusqu'à Moorea).

mardi 3 février 2015

Cap Horn

5 h 30. Lumière dehors ; les quelques nuages de l’ouest rosissent. Côté babord le soleil doit se lever bientôt. Marie dort. 


Je m’habille très vite et monte sur le pont 11. Le ciel est bien rouge et j’attends de voir le premier rayon de soleil, cette minuscule tache brillante qui va s’étendre très vite. 



Déception. Le lointain horizon est dans une couche de nuages. Les couleurs virent lentement au jaune, des nuages s’illuminent. Ils reçoivent ces rayons que j’attendais. Mais on ne verra pas le soleil avant une bonne demi-heure. Je ne l’ai pas vu se lever.
L’important est que le reste du ciel soit bleu. On verra le Cap Horn.
La mer est très calme, très légère houle, pas de moutons au sommet des vagues. Mais un froid glacial dont je prends soudain conscience.
Je redescends à la cabine.
Au moment d’annoncer à Marie, qui s’éveille, que le temps sera beau, je ne vois plus, par la fenêtre, qu’un épais brouillard. On ne voit pas à plus de 20 mètres. Je suis sidéré de la vitesse à laquelle le temps change. Et j’ai soudain très peur de passer devant le Cap Horn sans le voir.
Nous nous préparons pour aller au petit déjeuner. Quand nous arrivons dans la salle à manger, le ciel est bleu. Je reprends espoir, mais je deviens prudent.
Vers 9 h, on voit la terre. La pointe Est de la Terre de Feu. Le détroit de Le Maire est proche. Sur notre gauche, l’île des Etats. C’est sur son extrémité sud que se trouve le phare du bout du monde, dont parle Jules Verne. Sur une carte, c’est l’extrémité de la queue du dragon dessiné par l'Amérique du sud.

Je passe deux heures sur le pont, en plein vent, il fait 7°C. Mon gros blouson d’hiver est efficace, mais j’ai les mains gelées, à tenir appareil photo et GPS.
Enfin, je sais que je vais voir, à la sortie de ce détroit, la Baie de Bon Succès de Cook. Je ne sais pourquoi, mais j’ai particulièrement envie de voir cet endroit, le premier où nous serons exactement sur les traces d’un des plus grands explorateurs. Cook s’y est ravitaillé en eau douce et y a réparé ses bateaux lors de son premier tour du monde. Et la voilà sous mes yeux, elle est plus large et plus profonde que je ne me l’étais imaginé.
Bais de Bon Succès
Pourtant j’avais la carte tracée par Cook. Je reconnais les deux ruisseaux qui l’ont creusée, la plage au fond, les monticules qui la ferment et d’où les géographes de Cook ont effectué leurs mesures. Moment d’émotion. Je me rends compte que j’avais vraiment peur de ne pas la voir. Ce n’est qu’une baie parmi des milliers, pourtant.


Mon GPS indique maintenant une direction différente de celle qui figure sur la carte du commandant affichée hier soir. Encore une bonne nouvelle. Si le commandant choisit la pleine mer plutôt que la voie côtière, c’est que le temps va être clément et nous serons au but plus tôt que prévu.

Nous y seront vers 16 heure d’après mes calculs, et c’est ce que le commandant confirme à midi pendant le déjeuner, par les haut-parleurs du bord.

Dès trois heures, sur le pont 11, l’air est si pur que nous voyons les montagnes qui bornent le canal de Beagle au nord, à plus de 60 km, et toutes les îles qui nous en séparent. Devant, nous voyons, dans une magnifique perspective des couleurs, des gris qui deviennent de plus en plus clairs et bleutés, une succession d’îles, l’archipel parmi lequel est la mythique falaise. J’ai beau avoir lu les textes, et vu de nombreuses gravures, je n’ose pas reconnaître le Cap de loin. Pourtant on le voit déjà. 
La grande pyramide tout à gauche, domine, au loin, le Cap Horn
Je suis entouré des amis et des curieux qui veulent lire la carte de mon GPS et m’interrogent : vous qui semblez bien savoir où nous sommes, est-ce ce rocher, ou bien cette île, ou plutôt ce promontoire ? Chacun a envie d’y être déjà, et 60 km nous séparent encore du point le plus au sud. L’air est si transparent que tout paraît proche.


Carte en relief et en perspective de Google Earth - relevé GPS de notre trajet exact en orange
Je montre sur la carte, j’explique que la perspective fausse nos appréciations, que nous nous dirigeons vers le sud-ouest, etc... Pendant ces deux dernières heures, tout le bateau semble s’intéresser, pour une fois, à la géographie, à la navigation, aux cartes, au nom des îles. 
Jusque-là, je n’avais rencontré qu’une poignée de passionnés. Nous nous retrouvions, habituellement, toujours les mêmes, à regarder les manœuvres d’accostage ou de sortie de port, à noter les vitesses et les changements de cap, la position des balises et des phares. Du coup, le temps passe assez vite malgré le froid.

Nous n’avons plus aucun doute, maintenant, après un dernier changement de cap, c’est le Cap Horn devant nous, ou plutôt l’Ile de Horn.
Un cormoran impérial survole le bateau.

Pour les uns le Cap c’est le point le plus au sud, sur lequel se brisent les vagues, pour d’autres le sommet de la grande pyramide qui domine le sud de l’île, pour d’autre c’est le phare qu’on commence bientôt à apercevoir sur une arête rocheuse à droite de la pyramide :
Le phare du Cap Horn à droite, "Monumento al Cabo de Hornos" tout à gauche.
Un albatros hurleur nous accompagne un instant

Mémorial partiellement détruit par une de tempête. On distingue encore en creux l'avant de la silhouette de l'albatros.

  pour d’autres enfin, c’est cette balise de béton blanc, située entre les deux, plus près de l’eau :
Le Cap Horn - Petite balise sous le rocher à l'Est du dernier îlot (le halo est ajouté par photographe)
Pour moi, ce sera le point le plus au sud que je lirai dans un moment sur mon GPS. Mais peu importe.
Nous avançons, et sur le GPS, soudain, la latitude arrête de décroître : 55°59'31" S. 
Nous frôlons le 56ème parallèle. Nous sommes au sud du Cap Horn, nous sommes face à l’ouest, nous sommes ... dans l’océan Pacifique ; nous avons réussi... en plein soleil, sur une mer d'huile. Le vent est toujours froid, mais tout le monde s’en moque. La corne de brume du bateau sonne pour saluer le gardien du phare. Moment d’émotion.
Photo devant le Cap Horn, mer calme et grand vent.

Je pense à tous ces marins qui ont essuyé ici tant de tempêtes, trempés jusqu’aux os et épuisés ; bordant ou choquant les voiles, prenant des ris ou hissant un foc, avec leurs mains engourdies par le froid et crevassées par le sel, hurlant pour se parler sans réussir à couvrir le sifflement du vent dans les haubans, ni le claquement des voiles, effrayés par les éléments, balancés de plusieurs mètres dans tous les sens, sur les vergues du grand mat. Dans un moment je vais pousser la porte, me retrouver au chaud, sur une moquette épaisse, je vais descendre en ascenseur au pont 9, m’attabler devant une grande baie vitrée, et boire un bon café. Comment oser parler de ce moment, si fort pour moi, sans me sentir tout petit devant tant de courage et tant de détermination ?

Nous contournons l'île de Horn par l'ouest et le nord et revenons sur nos pas pour rejoindre Ushuaïa.
Nous repassons devant le phare. On le voit de bien plus près.
Phare du Cap Horn vu du nord-est.
La nuit tombe, nous nous réveillerons à Ushuaïa. Encore une destination mythique.

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